L’exemple à ne pas suivre

Un ami ou un proche peut grandement influencer le processus de reconquête de l’audition, en bien et en mal. En nous racontant son histoire et celle de ses amis, Sarah Bricker nous donne quelques conseils pour que, si ce rôle nous est un jour dévolu, nous ne reproduisions pas les mêmes erreurs.

Au lycée, ma perte auditive n’était pas un problème. En fait, je refusais de voir la réalité en face. Mes meilleurs amis, Naomi, Alexi et Lori, d’un autre côté... refusaient de laisser tomber. Un véritable escadron de l’audition, à eux trois.

« Sarah, tu n’entends pas. Va voir quelqu’un », me disaient-ils poliment chaque semaine.

« Sarah, tu as entendu ce que j’ai dit ? » me demandaient-ils avant de répéter la même question deux ou trois fois, de plus en plus fort et de plus en plus lentement.

« Sarah ? Sarah ? SARAAAAAH ! » criaient-ils lorsque je ne répondais pas à une question ou ne réagissais pas dans une conversation.

En terminale, nous n’étions plus en cours ensemble et j’étais souvent à droite et à gauche pour des concours hippiques ou des rencontres d’athlétisme. Le téléphone étant devenu notre principal moyen de communication, ils ont rapidement laissé tomber, préférant les textos.

J’ai passé l’été après le bac à faire du cheval, à éviter leurs appels et les fêtes. Je ne voulais pas que l’on me dise que je n’entendais pas et que j’avais un problème toutes les cinq minutes. Je m’étais convaincue qu’ils s’imaginaient des choses et j’ignorais toute allusion aux notions de perte auditive, handicap ou aides auditives. Je les ignorais car cela me rendait folle, me frustrait et m’énervait. Personne n’a envie d’entendre qu’il ou elle a un problème d’audition ou a besoin d’aide. Ce n’est pas marrant et peu importe de pouvoir mieux vivre avec une aide (je le sais maintenant que j’ai des aides auditives, depuis quelques mois en fait).

Contrairement aux lunettes, les aides auditives ne sont pas tendance, elles ont une image un peu désuète, de grand-père ou de grand-mère. Ce n’est pas vrai mais au lycée, sous la pression du groupe, la dernière chose que l’on veut avoir, ce sont des aides auditives. La dernière chose que l’on veut, c’est être « différent ».

À la rentrée, je suis allée à l’université du Missouri où j’ai retrouvé Lori. Alexi et Naomi sont tous deux partis sur la côte Est. Si je les ai peu à peu perdus de vue, je me suis rapprochée de Lori, entre pizzas et virées en voiture, fenêtres grandes ouvertes, écoutant et chantant de la country à tue-tête.

Les premiers mois de fac, Lori semblait avoir oublié ma perte d’audition. Elle n’en parlait pas, ne me suppliait pas de consulter et n’essayait pas de glisser des informations sur les aides auditives à tout bout de champ. Elle avait arrêté d’être insistante et j’adorais !

Et puis, il y a eu cet incident :

« Donc tu es ingénieur ? » ai-je dis.

« Ouais, et toi, tu es dans le journalisme ? » a-t-il répondu.

« Oui. Le photo-journalisme, pour être précise », ai-je ajouté.

Il s’est penché un peu plus et a souri.

« Et tu montes à cheval ? » a-t-il demandé.

« J’en dresse un en ce moment, » ai-je répondu.

Il s’est encore rapproché, sa main gauche touchant l’extrémité de ma main droite, et alors qu'il se penchait encore... « Oh ! Elle ne t’entend pas ! Elle est sourde ! » a dit Lori en s'immisçant entre nous, me poussant contre le bar. « Il faut que tu la regardes lorsque tu lui parles sinon elle ne peut pas t’entendre. »

Lori souriait, son bras autour de mon épaule, en toute décontraction. Je suis restée immobile, tremblant de rage et refrénant mon envie de renverser mon verre sur sa robe blanche. Il l’a regardée puis m’a de nouveau regardée quelques instants d’un air étrange avant de s’en aller.

Cela a été l’occasion de tester sa stratégie dite « Prends-toi ça dans les dents », la première d’une longue série. Tant que je n’allais pas admettre que j’avais un problème, elle allait l’expliquer clairement aux autres.

Je n’ai pas aimé ce qu’elle a fait ce soir-là. J’étais en colère et peinée et, surtout, je me sentais bafouée. C’était ma perte auditive. C’étaient mes oreilles. Et c’était à moi de dire aux autres qu’elles ne fonctionnaient pas comme elles auraient dû. Mes parents s’y sont mis, eux aussi, peu après, me disant chaque fois qu'ils m’appelaient qu’ils pouvaient prendre rendez-vous pour moi avec un audioprothésiste lors de mes prochaines vacances à la maison. Je leur ai plus d’une fois raccroché au nez pour cela. Ils ont continué à le faire et j’ai commencé à ignorer leurs appels.

Ils ont continué à insister, j’ai continué à fuir. J’ai de plus en plus rejeté l’idée que j’avais besoin d’aide et j’ai commencé à mettre en place des stratégies de compensation. Les reportages devenaient des entretiens en face-à-face. Les soirées entre amis devenaient des dîners en tête-à-tête ou dans des bars de musique country où personne ne parle de toute façon. Lorsque les cours ont repris, je me suis arrangée pour être devant, toujours face au prof, ou pour que quelqu’un prenne des notes pour moi. Et le soir, je comparais ces notes aux miennes afin de remplir ce qu’il me manquait.

Mes parents insistaient toujours pour que je me fasse aider. De même que mon petit ami. Ils m’ont dit que j’avais un problème. Ils m’interrompaient lorsque j’essayais d’expliquer pourquoi je n’avais pas besoin d’aide, me proposant sans répit de m’accompagner chez un audioprothésiste pour que j’essaie des aides auditives. Si mes amis de fac avaient compris qu’il ne fallait pas m’en parler, certains en plaisantaient et se moquaient de moi. Rien de méchant — c’était juste pour rire — mais cela n’a pas aidé.

Lorsqu’un ami ou un proche présente une perte auditive, il est normal de vouloir l’aider. Mais en réalité, il est le seul à pouvoir s’aider. Si vous insistez, cela risque de le braquer. Si vous lui dites ce qu’il doit faire, il est possible que, comme moi, il commence à vous ignorer et fasse tout le contraire, retardant encore plus l’échéance. Mes meilleurs amis au lycée, Lori à la fac, mes parents... sont tous des exemples de ce qu’il NE faut PAS faire. Si vous voulez aider, souvenez-vous de Lori pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Soyez patient et ouvert afin que la personne en face de vous se sente prête pour passer à l’étape suivante sans se sentir contrainte ni obligée.

Voici mes conseils pour aider un ami :

  • Soyez toujours disposé à parler de perte auditive et d’aides auditives. On ne sait jamais quand une personne est prête à franchir le pas.
  • Ne dites jamais aux autres que votre ami ou proche est malentendant, à moins qu’il ne vous le demande. Sa perte d’audition est personnelle, c’est à lui d’en parler aux autres.
  • Si vous constatez que cet ami ou ce proche est en difficulté, demandez-lui gentiment comment vous pouvez l’aider. Il vous suffit peut être de lui faire face lorsque vous lui parlez, de mettre les sous-titres sur la télé ou de parler plus lentement.
  • Documentez-vous sur la perte d’audition afin de comprendre ce que votre ami ou proche traverse. Par exemple, ceux qui entendent mal ressentent souvent une fatigue liée à l’effort d’écoute. On peut donc comprendre qu’en fin de journée ils n’aient plus envie de parler ou semblent fatigués.

Chacun vit sa perte d’audition différemment et être un bon ami et un bon conseiller revient à faire preuve de patience, de compassion et de compréhension. 

Par Starkey France

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